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Tous des héros post-modernes?

A l’heure où la prophétie du quart d’heure de célébrité Wharholien semble se réaliser (la majorité des individus disposant des outils digitaux nécessaires à la diffusion d’une vidéo virale à la portée potentiellement planétaire), il est intéressant de s’interroger en creux sur la notion d’anonymat, mais aussi sur celle de talent, autrefois condition sine qua non de la célébrité.

People et héros post-modernes

Descendue de son piédestal pour se convertir en « people » à l’ascension aussi fulgurante qu’éphémère, la célébrité contemporaine a définitivement perdu de sa superbe. Le héros post-moderne a quitté l’Olympe ; il se complait désormais dans ce que Romaric Gergorin nomme, dans son article de GQ de Novembre 2011, « la société du post-empire ». « Gérard Depardieu urinant dans l’allée d’un avion, Jean-Luc Delarue médiatisant son addiction à la cocaïne, ou même les affaires DSK et Bettencourt (…) Les stars affichent désormais leur intimité à l’état brut sans contrôler leur image » explique-t-il. Alors que jadis, l’humanité était l’antithèse même du statut quasi divin du vedettariat, les célébrités d’aujourd’hui sont bel et bien faites de chair et de sang – et qui plus est, vont aux toilettes.

Le héros post-moderne ressemble donc de plus en plus à un quidam. La photographe mexicaine Dulce Pinzon a fait de cette nouvelle réalité son fer de lance ; elle s’attache à promouvoir au sein de son travail ceux qu’elle considère être les héros de notre quotidien, des citoyens lambdas sans pouvoirs surnaturels, mais à la persévérance sans faille lorsqu’il s’agit de travailler dur pour nourrir leur famille.

Mais le héros post-moderne, c’est aussi en quelquesorte un anti-héros, dont les imperfections nous rappellent avec bonhomie que nous sommes finalement tous éligibles au devant de la scène. Susan Boyle qui sort un album attendu, Oscar Pistorius et Aimée Mullins champions paralympiques et égéries respectives de Thierry Mugler et l’Oréal… Mais tout simplement ces milliers d’anonymes qui, parce qu’ils reprennent avec maladresse les classiques de leurs idoles, font parfois sur YouTube le tour du monde.

« A l’avenir, chacun sera anonyme pendant 15 minutes » Banksy, street-artist

Or, « si les feux de la rampe nous éclairent tous, n’est-ce pas l’ombre qui bientôt accaparera notre attention ? » se demande l’excellent magazine Usbek&Rica dans son article « l’anonymat est l’avenir de la célébrité ». A l’heure en effet où l’on réalise que nos données personnelles ne le sont plus tout à fait dès lors que l’on s’en dépossède sur internet, les magazines multiplient les couvertures sur le sujet de la sauvegarde de notre vie privée et nous transforme, par la même occasion, en autant de célébrités en mal d’anonymat.

Car si l’anonymat était jusqu’alors un poids pour nous autres exclus du sacro-saint star system, l’on pressent bien qu’il deviendra un droit le jour où la société de surveillance aura fini de tisser sa toile. « La généralisation de la prise de vue (appareils numériques, téléphones portables) contribue à donner l’illusion d’un show généralisé alors qu’elle ne fait que favoriser la mise en place d’une auto surveillance généralisée, d’une traçabilité policière et d’une société panoptique » prévient Jean-Michel Espitallier dans son essai « De la célébrité ».

Que l’on adhère ou pas à cette prophétie de l’hyper-surveillance, force est de constater que « lorsque la célébrité sera devenue la règle, l’anonymat sera devenu l’exception. Il conviendra donc de rester anonyme pour acquérir un peu de célébrité. Les gens célèbres seront ceux qui ne l’ont jamais été » poursuit J-M Espitallier. Il est en effet étonnant de constater la célébrité mondiale de ces milliers d’activistes sans visage, les Anonymous, ou encore la renommée internationale de Banksy et JR, deux artistes qui se refusent à révéler leurs véritables noms et visages.

Comme si l’anonymat était désormais l’unique moyen de redonner la part belle à l’effort, au travail bref, à l’œuvre en elle-même. Comme si l’anonymat était également devenu l’unique moyen de recouvrer une forme d’aura, perdue par des célébrités trop accessibles pour avoir multiplié les apparitions concertées dans la presse « people ». Ces nouvelles célébrités incarnent alors un nouveau rêve, celui d’être démasqué.

Tous talentueux ?

La démocratisation de la célébrité s’est accompagnée de l’illusion que le talent censé l’accompagner s’était lui aussi démocratisé. « Plus déconnectée que jamais du travail accompli, la célébrité est aujourd’hui la chose la mieux partagée au monde : les people sont produits à la chaîne, Internet ouvre à chacun la possibilité d’un buzz… Le star-system est mort, remplacé par un système où nous sommes tous des stars » poursuit Usbek&Rica. Le déboulonnage des élites du star system participe donc d’un effet de déconnexion entre réussite et effort : « au mieux, le spectateur s’imagine pouvoir être à sa place sans effort : dans des sociétés inégalitaires, la télé vend le rêve d’une réussite à portée de main ». Et le talent, dans tout ça ?

A en croire la multiplication des émissions de télé, initiatives de conseils régionaux ou de marques qui se rallient derrière le slogan « vos régions/votre pays/votre quartier/votre animal domestique (…) ont du talent », il est clair que ce précieux don n’est plus conçu comme l’apanage d’une minorité mais bel et bien comme une caractéristique sommeillant en chacun de nous.

Tant mieux me direz-vous… mais pas vraiment. Dans un autre article « La grande arnaque du talent », Usbek&Rica s’interroge, à juste titre : « le talent ne suppose-t-il pas quelque chose d’unique ? Si nous sommes tous uniques, pourquoi sommes-nous si facilement remplaçables ? ». En effet, ne vaudrait-il pas mieux nous faire entendre que nous sommes tous uniques, et donc respectables dans notre singularité, plutôt que tous talentueux ?

Tout d’abord parce que, aussi abrupt que cela puisse paraître, le « talent n’a de valeur qu’à condition que tout le monde n’en ait pas » ; je suis la première à avouer que, à mon grand désarroi, je n’ai aucun talent d’interprète, de talent culinaire ou encore pictural. En revanche, personne ne m’enlèvera ma singularité, le fait que je sois unique et profondément respectable dans mes efforts pour progresser. D’autre part, l’affirmation « tous talentueux », sous des dehors louables, se transforme vite en une injonction pernicieuse, qui décourage voire marginalise implicitement ceux qui, ne disposant d’aucune prédisposition, travaillent sans relâche afin d’acquérir des compétences. Peut-être est-ce sur ce terreau qu’a grandie l’aspiration à la « normalitude » ? Tel un pied de nez total au talent que l’on voudrait généralisé, la marque Diesel célèbre depuis quelques temps dans ses campagnes de communication la stupidité comme art de vivre créateur. Sa dernière création en date et celle de l’imaginaire « Stupid Island – Land of the Stupid, Home of the Brave », où la stupidité est opposée à une perfection jugée sclérosante.

D’un point de vue plus global, l’infobésité et les avancées technologiques participent aussi de cette idée que l’effort, le talent et la persévérance sont de plus en plus désuets. Après tout, n’en sais-je pas autant que mon médecin après un bref passage sur Wikipédia ? Mieux encore, la réalité augmentée me promet que dans quelques années, je pourrai moi aussi pratiquer des actes chirurgicaux. L’agence spatiale européenne est en effet en train de développer un prototype, CAMDASS, permettant aux astronautes sans formation médicale préalable de pratiquer un certains nombres d’examens médicaux (et pourquoi pas, un jour, se transformer en chirurgiens de l’espace ?) (lien)

L’effondrement du star system et des élites auréolées aura donc eu pour conséquence de nous rendre tous talentueux ou tous stupides, au choix selon que l’on se sente les capacités de répondre à l’injonction du talent ou que l’on choisisse de s’en révolter (« indigner », pour reprendre un mot à la mode). Mais libre à nous de choisir une troisième voie, celle de la persévérance pour la conquête de la légitimité, qui n’est pas, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire penser, un don que l’on reçoit de manière aléatoire mais une véritable victoire sur l’adversité.

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Cette entrée a été publiée le avril 15, 2012 à 8:59 . Elle est classée dans Bla-Bla et taguée , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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