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Immortellement vôtre

Balayé par le courroux d’un tsunami, le tumulte d’un réacteur nucléaire, les prétentions guerrières ou les caprices d’un ouragan, le monde physique, érigé et construit au fil de générations entières s’effondre par endroit tel un vulgaire château de cartes. Cet amer avant-goût d’apocalypse nourrit les discours les plus pessimistes quant à la survie d’une planète accablée par un Homme présupposé cupide et irresponsable. Or, à l’heure où l’Homme cesse de nier la finitude des ressources naturelles et s’attache à trouver les solutions qui dissiperont les abus d’hier, une nouvelle question s’ouvre : celle de sa finitude à lui… Un temps galvanisé par les progrès scientifiques qui sans cesse narguent les limites de son espérance de vie, il ne peut, aux lendemains de catastrophes technologiques, humaines ou environnementales, qu’être confronté à la prise de conscience de son extrême fragilité.

Il est vrai que d’un point de vue économique, la conscience de n’être qu’un être éphémère est renforcée par l’idée que nous sommes, malgré les efforts faits en faveur d’un plus grand respect de l’environnement, engoncés dans une ère de la jetabilité, d’obsolescence planifiée au sein de laquelle les objets technologiques ont une durée de vie volontairement limitée, du fait d’impératifs commerciaux contradictoires avec la notion même de pérennité. C’est ce qu’explique le philosophe Bernard Stiegler dans une entrevue accordée au Monde Magazine « Nous vivons dans une société du jetable. Le jetabilité généralisée résulte d’une économie fondée sur ce que l’autrichien Joseph Schumpeter appelait la « destruction créatrice » et qui a conduit à une obsolescence structurelle et chronique des marchandises – mais aussi des producteurs, des appareils de production et des consommateurs, qui se sentent jetables eux-mêmes et perdent le sentiment d’exister ». Comment, dans un contexte où l’on ne se considère pas comme irremplaçable, se concevoir autrement que mortellement éphémère ? Comment penser la notion même de persistance ou d’héritage ?

Par ailleurs, le phénomène d’accélération de nos rythmes de vie achève de cristalliser cette prise de conscience de la finitude humaine, chaque jour écoulé nous rapprochant inexorablement un peu plus rapidement de la fin. A cause –entre autres– d’une perméabilité accrue des frontières séparant nos différentes communautés sociales, nous nous devons en effet de mener plusieurs vies de front et non plus successivement (au travail, puis à la maison, puis avec ses amis…) : tout ceci nourrit une forme d’oppression temporelle indéniable. Comment, si le temps m’échappe, trouver un moment au sein duquel m’incarner et exister ? Et lorsque mon temps s’arrêtera, que restera-t-il d’une œuvre accomplie dans la vitesse et la précipitation ?

Au regard de ces considérations, il apparait donc légitime de s’interroger sur les possibilités pour l’Homme d’exister (non pas au sens biologique du terme, mais en tant que sujet conscient de sa propre existence et capable d’en témoigner aux autres), et de persister (si tout autour de moi est anéanti –fin de l’horizon temporel, fin de l’espace physique – quelle trace laisserai-je à la postérité ?).  Ces interrogations sont appelées à prendre une certaine ampleur dans les années à venir, comme le confirme Vincent Cocquebert dans son article pour le magazine GQ (Avril 2011) “La peur panique qu’entretient l’individu avec sa propre finitude est désormais l’objet d’intenses stratégies commerciales”.

Toute initiative permettant à l’individu de laisser une empreinte, son empreinte, sera ainsi largement saluée. La connaissance de soi (code génétique, analyse psychanalytique…) ainsi que la personnalisation poussée à son paroxysme sont à cet égard susceptibles de devenir des secteurs porteurs d’opportunités économiques.

En parallèle, les théories qui narguent l’idée même de mortalité (singularité, transhumanisme) ont le vent en poupe. Sans aller jusque là,  les initiatives permettant à l’homme de se jouer de sa condition de mortel et de perdurer sous une forme métaphorique (ou numérique…. ?) séduiront de plus en plus…

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Cette entrée a été publiée le avril 3, 2011 à 1:02 . Elle est classée dans Le secret des dieux et taguée , . Bookmarquez ce permalien. Suivre les commentaires de cet article par RSS.

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